mardi 6 septembre 2011

Poème épique II: Antigone fatiguée





Je suis sur le point de tout oublier
de me laisser traîner par les litanies optimistes
des nymphes et des faunes

La maladie a presque réussi à dérouter mon vice le plus intime :
la vérité

La chaleur tendre du lit m’a bercé
entre des pilules et lamentations
entre des images floues
de mains aimées et détestées
de morts et assassins

L’insistance naïve de faire ce qui est correct
s’estompe
devant la vengeance
une vengeance qui ne contient pas la justice
mais qui est victime de la colère
omnipuissante
trop vieille
prétérite

Je suis sur le point de rester tranquille
de vaincre l’impulsion par l’action héroïque
d’oublier l’histoire et de me perdre dans la vie

Je sais que je ne peux pas me détourner
que mon destin tragique traverse les piliers de ma volonté
et je ne réussis pas à vaincre l’inertie millénaire
et je fais irruption dans la ville comme un polisson
et je l’assaillis par derrière
par la rivière

Jamais auparavant
je n’ai laissé un mort sans sépulture
ni un assassin en paix

J’expose ma version
comme si jamais je n’eusse appartenue cette famille là
je me mets débout et j’entre dans le nuage blanc de la terreur
qui prend forme entre le ventre et la peur

Or, toujours je meurs d’asphyxie dans la caverne
et personne ne vient me chercher à temps
après ils se lamentent
de mon entêtement
de  ma jeunesse
de mon intelligence
de mon futur brisé
de mes enfants orphelins
de mes maris veufs

Aujourd’hui c’est ma dernière opportunité de changement et je sais que je la raterai

Je vais y aller et je ferais comme toujours :
Je vais faire face à une justice qui fait des démarches
et qui déjà ne nous trahit même pas

Je condamne mon beau-père :
l’assassin de mon seul frère
et je meurs dans la traversée

Alors je pourrais bien
essayer de comprendre
pardonner
oublier
et tant d’autres bêtises de la culture

Rester c’est pour moi une épreuve difficile
il est très difficile
de sortir
du modèle de conduite dramatique
et de ne plus assumer le rôle romantique
qui stigmatise
qui nous rend différents
ce qui est séduisant :

Qui veut être femme quand on peut être un héros ?

Je voudrais me lever soulagée
et communiquer
avec toutes mes parties
avec toutes les Antigones
depuis celle-là, mythique, jusqu’à celles de cette Amérique
bourrée de frères sans sépulture et sicaires consultants
pour leur dire
que ce qui est vrai et ce qui est correct ne valent pas la vie
qu’il faut apprendre à enterrer les morts autrement
que les lois de la cité
–par leur propre nature– son perverses

J’aurais pu m’asseoir dans un bar en plein air
face à une cathédrale ou au cimetière
laisser s’éloigner la caméra
parler en off avec une musique douce au fond
et devenir un film

Maintenant que je suis à nouveau
dans la caverne
asphyxiée par la colère
je sais
que j’aurais pu mettre une jupe courte
et sortir au monde comme une autre
mais non
je n’ai pas voulu ou je n’ai pas pu
je ne le saurai jamais.

Ici
je continue à crier ma vérité pour personne
en attendant
que les repentis trouvent-ils mon cadavre
et je prie aux dieux de renaître comme une autre femme
pour cesser d’être Antigone une fois pour toutes.

J’en ai marre.



Mónica VOLONTERI (1964). Poète, romancière et enseignante argentine née à Comallo, dans la Patagonie. Elle vit à Saint-Domingue depuis 1993, ayant obtenu, en 2010, la nationalité dominicaine. Comme poète, elle a publié Máximo Gómez bajando (En descendant la Máximo Gómez. Editorial Isla Negra, Porto Rico, 2006), dont fait partie le poème traduit ci-dessus. Son roman Sandro (una historia clínica) (Sandro (une histoire clinique) Editorial Isla Negra, Porto Rico, 2004) et les contes de son livre Historias del mosquito fisgón (Histoires du moustique voyeur. Saint-Domingue: Ediciones Bangó, 1993) sont d’autres titres appartenant à sa production publiée.