vendredi 29 juillet 2011

L’ordre du fini




Je rêve de toi, dit une voix dans la nuit.
Je marche sur un miroir livide. Peut-être la mer.
Monstre sans défense. Peuple tendre de gazon.
Il ronronne.
Près de là, des vers luisants, des pierres très brêves,
enfoncent l'obscurité.
De l'autre côté des filaments d'herbe surgissent.
Dans le ciel un éclair, un sourire de présence
énigmatique.
Je rêve de toi
Remarque les fleurs des tiges.
Soyeuses.
Fluctuantes.
Flottantes.
Des voiles dans mon sang soufflés par ta bouche.
Une voix dans la nuit dit:
Il y a un grain de poussière,
un rosier qui lévite dans notre cour.


Ángela HERNÁNDEZ (1964). Née à Jarabacoa, République Dominicaine, elle écrit des poèmes, des essais, des contes et des romans, à côté de ses activités comme animatrice culturelle et comme activiste de premier rang dans la lutte pour la sauvegarde des droits des femmes. Comme poète, elle a publié: Desafío (Défi, 1985); Tizne y cristal (Suie et crystal, 1987); Arca espejada (Arche miroitante, 1994); Telar de rebeldía (Métier de révolte, 1998).


Il pleut sur la mer la nuit




la ville pendant la nuit c’est abstraction et lyrisme. masque d’eau, une cime gélée. des objets nommés. des gestes. connotations essentielles. faire l’amour.

tempête du triangle plan. espace repris dans les sommets du ciel. la lumière endormie entre mes mains. visage qui sonne. gazelle de pluie qui mord la brise.

[j’entends une eau tiède sur des grandes épaules]. la nuit est pour le réveil. pour écouter des grands arbres s’embrasser vers le ciel furieusement en équilibre.



Ilonka NACIDIT PERDOMO (1965). Née à Saint-Domingue, elle est poète, essayiste et critique littéraire, avec des études de Droit et de Sciences Politiques à l’Université Autonome de Saint-Domingue. Elle a publié plusieurs livres de poèmes, dont Contacto de una mirada (Contact d’un regard, 1989); Arrebatos (Emportements, 1993); Luna barroca (Lune baroque, 1996) et Papeles de la noche (Papiers de la nuit, 1998).

samedi 23 juillet 2011

Une racine



voici l’homme racine le soir occulte
qui mord les entrailles de la terre
qui parcelle après parcelle
distille des hommes et de la misère
par les recoins de la campagne
voici une histoire
une porte de sortie
avec l’entrée dans sa main
pour que nous l’empoignions

René RODRÍGUEZ SORIANO (1950). Né à Constanza, République Dominicaine. Poète, narrateur, éditeur et animateur culturel. Il réside aux EE.UU. où il dirige le magazine virtuel http://mediaisla.net/revista/ Ses débuts comme poète datent de la décennie de 1970. Le poème ci-dessus est tiré de son livre de 1981 Raíces con dos comienzos y un final (Des racines avec deux commencements et une fin).

Le bain des noces



Son double magique est sa biographie. Peu importe
que la présure soit médiocre. Le fleuve des
jambes (accident coagulé) en coulant
produit des nausées : jeu des
articulations présentant le paradigme
d’avancer en régression par vigueur –précaire–
des nuances, étoupe extrême, os : la
décomposition s’épaissit et carbonise, les
iris l’édifient. Eau proche, les fastes de
la toilette, nervures maintenues à l’abri du
désordre, mais qui (sa tenue étant perpétuelle
en glissant) gagneront en disjonction.
Elle dure peu (c’est instable) la proposition du miroir.



Léon Félix BATISTA (1964). Poète prolifique et extraordinaire, d’une ligne d’écriture érotique très personnelle, par le biais de laquelle il a établi des liens intéressants avec le courant neo-baroque qui semble dominer sur la poésie latino-américaine contemporaine. Il a publié plusieurs livres dont El oscuro semejante (L'obscur semblant, 1989), Negro eterno (Noir éternel, 1997), Vicio (Vice, 1999). Ses premiers livres ont été réunis sous le titre Se borra si es leído - Poesía 1989/1999 (Ça s'efface si on le lit - Poésie 1989/1999, 2000).

négation des choses


l’homme court entre l’ombre
                   et la lumière
vers la source du rêve
la fin de tout est le commencement
dans l’envers des choses est
la porte du suicide

ils se font un automne les lundis de l’oubli
et tout meurt
au premier crépuscule la vie naît
de mes mondes
j’inhale les mers dans chaque orgie
j’inhale la musique des couleurs
j’affirme dans chaque oui/non
je suis dans le néant sans découvrir
l’homme          la raison
l’autre bête


Pastor DE MOYA (1965). Né à La Vega, République Dominicaine. Poète, narrateur et artiste plastique marqué par le sens surréaliste de la vie, il a publié, en  1985, El humo de los espejos (La fumée des miroirs); en 1999, Alfabeto de la noche (Alphabet de la nuit) ; en 2011, La piara (Le troupeau de porcs).

Carnaval



à l’aube nous avons apporté le passé
nous avons échangé nos visages dans le vide
on a mangé le pain d’un autre temps
mélancolie épouvantable
                  au début de la fête

nue
la mémoire se targue
de la fraîcheur de ses jambes
tout est réel si la fantaisie existe
cet homme qui supporte le poids de ses jours
se regarde par dédans
                   et son regard colle dans l’oubli

voilà la présence de l’être dans la
                              raison
de nous ressembler aux couleurs
lorsque nous nous déguisons en nous-mêmes


Pastor DE MOYA (1965). Né à La Vega, République Dominicaine. Poète, narrateur et artiste plastique marqué par le sens surréaliste de la vie, il a publié, en  1985, El humo de los espejos (La fumée des miroirs); en 1999, Alfabeto de la noche (Alphabet de la nuit) ; en 2011, La piara (Le troupeau de porcs).

vendredi 22 juillet 2011

Hommage à Isidore Ducasse,
Comte de Lautréamont

Isidore Ducasse, comte de Lautréamont.


La lumière dont l’âge ténébreux il a célébré dans ses
Poèmes
ne lui a permis de voir plus rien que les ténèbres du fond
il a vécu comme on dit intérieurement
d’où se petits yeux clairs pouvaient
tout reconnaître:
le jour la nuit les misères infinies de l’homme
comme tout véritable poète il se savait condamné
à l’Éternité
Là sur une pierre tombale est écrit pour toujours
LE POÈTE A ASSASSINÉ DIEU

Rafael Hilario MEDINA (1959). Né à Saint-Domingue, il a publié, en 1986, El tiempo del amor (Le temps de l'amour); en 1989, Amor o muerte (Amour ou mort), et en 1993, Cifra del sueño (Chiffre du rêve).

Ville pensée



XII

Personne ne jettera ces dés pareils à des immeubles:
voiles rongés par le vent.
Personne ne marchera sur les fenêtres, les pies nus
et les yeux ouverts.
Personne ne mangera ce pain
qui a connu le retard de Dieu au dernier jour.
Car il ne reste plus personne pour se mettre
le couteau sous la cravate ;
personne, dans son petit bonheur de parachutes,
n’ouvrira les bras au vertige.
Dans cette rangée on a tous su entrer
par la porte qui se ferme,
on a su fuir et nous guetter dans la nuit
que nous avons, tous seuls, dessinée.
Rectangle érigé pour taire des bouches,
habitacle  où nous mangeons nos enfants.
Maison, ville, pays, point de fugue.
Maintenant je sais que personne ne jetera les dés
dans cette liberté que tu nous accordes.

César Zapata (1958). Né à Saint-Domingue. Poète, narrateur et essayiste. Comme poète, il a publié, en 1990, Acrobacias del ser (Acrobaties de l'être); en 1996, Jardín de augurios (Jardin d'augures); en 1999, Poesía junta (Poésie rassemblée); en 2004, Piedad de toque (Pitié de touche), et en 2007, Edades del instante (Âges de l'instant).

jeudi 21 juillet 2011

Lien de monopétales


 

Parmi les blés noirs mes neurones sont éparses;
Parmi des jais de charbon, dandinés par la grêle des lèvres,
elles saisissent un bassin de quartz qui dégouline.
Elles fleurissent en méconnaissant la boue que gâtent mes racines.

Il a voulu que ce soit confortable,
il a rôti ce rot que j’ai fait sur un lit de feuilles de romarin orthopédique.
Il a voulu que ce soit chaud,
alors moi j’ai injecté du pétrole dans mon utérus
et lui ai invité a interrompre ma sieste comme chaque jour.

Le placenta est oint et huilé
Il bouillonne en vaporisant le sang.
J’ai permis à la chair de se propager
et de couvrir le creux de mon cœur.
Il s’est servi de ma candeur et a bu dans mes poumons.
Il s’est emparé de mes os comme de ces escaliers
qui mènent à une ivresse myope.

Il a voulu que ce soit moussant,
j’ai donc embaumé avec de la glycérine ma moisson,
mais elle fut tout de même fauché par une barbe à clous.
Tout a été disséqué par ton souffle rouillé.

Tu ignores constamment le nuage d’avoine sous laquelle tu te déshabillais,
et ce qui est certain c'est que la céréale est compacte, elle s’en moque des fois en dégoulinant des noisettes.
Quelquefois seulement elle condense des baisers qui s’accumulent par moments ;
Comme le sel sourd-muet dans un utérus de vengeance.


Neronessa (1988).  Poète et artiste plastique. Elle a publié La estirpe de las gárgolas (La lignée des gargouilles, 2006). Elle combine dans son activité créatrice l’art, la musique et le langage verbal. Actuellement elle prépare une Licence de philosophie à l’Université Autonome de Saint-Domingue (UASD).

Ecosystème


Des exigences chez lui: /Lévite le volcan/
qui a tondu les apparences –passerelles–
le faisan anorexique et ses sept têtes.

Ma liberté a voulu être le secret,
Le témoignage de la véritable distorsion.

Radicalisme et elle s’est soumise aux mangroves,
à une menstruation lumineuse, un pâle sang sucré
des volcans.
Avec des bribes ils se sont habitués à se camoufler
en autoroute, en végétation ruineuse,
en trilobites anathème mes métaux,
jusqu’à ce qu’ils n’ont plus été d’accord
avec la rotation des traces,
les livres n’ont pas été franches,
les kilos censurés si on doit être sincère,
la disposition n’a pas été baptisée.
donc, si on doit être aussi franc,
si on doit être aussi mince,
alors moi je serai une rame franche et absolue.


Neronessa (1988).  Poète et artiste plastique. Elle a publié La estirpe de las gárgolas (La lignée des gargouilles, 2006). Elle combine dans son activité créatrice l’art, la musique et le langage verbal. Actuellement elle prépare une licence de philosophie à l’Université Autonome de Saint-Domingue (UASD).

mercredi 20 juillet 2011

Les mauvaises langues disent
que je suis



Pour Cayo Claudio Espinal


Poète: c’est ce que les mauvaises langues disent que je suis: un dire
parasite au chœur.
Un mortier de musique et lettres dans tous les sens,
faisant la vie impossible aux plongeurs des rêves,
et aux amoureux, à qui, dans les muguets
de la lune, je tire la langue en la secouant.
Bah, poète, me dit-on, et moi qui ne peut pas me dresser sur tes mots
pour jeter des fleurettes à cet amour qu’on m’a prêté ;
et sans pouvoir non plus assumer, avec fierté légitime
et trouble sacerdotal, le mariage de deux corps
à cause de ma poésie.
Erreur de bienveillance (de calcul ?)
c’est sûrement une erreur d’appréciation :
grave, très grave, dans la salutation catégorique qui circule
(très amoureusement),
lyrisme du vent de Long Island.
(Pour des cœurs de cape et d’épée,
une mélodie de brouillard et camphre).



Alexis GÓMEZ ROSA (1950). Poète, enseignant et diplomatique né à Saint-Domingue, il est considéré le poète dominicain vivant le plus important. Auteur constant et prolifique, il vient de publier en 2011 ses (S)Obras completas.

C’était la fin du monde
dans mon quartier






C’était la fin du monde dans mon quartier
et ça n’a intéressé personne.
Mes parents avaient mis CNN
et ils attendaient le bulletin spécial.

Les liquor stores et les cyber-cafés
sont restés ouverts jusqu’à très tard.
Personne ne comprenait les signes.
Même la femme qui a vue la silhouette
de la p’tite vierge de la Haute-Grâce
sur le cristal de devant de son tout-terrain
est partie la laver au car wash.

Les motels et les bingos étaient bourrés de gens.
Les filles évangéliques qui, avec leurs pamphlets,
avaient tant annoncé la fin
sont allées tôt au lit.

On n’a pas coupé les lignes téléphoniques.
Ni l’eau ni l’électricité n'ont cessé de couler.
Personne n’a vu les étoiles tombant du ciel.
Et lorsque l’archange Michel a sonné sa trompette,
le match des yankees
était
à son huitième tour.


Frank BÁEZ (1978). Né à Saint-Domingue, il a publié en 2004 Jarrón y Otros Poemas (Vase et autres poèmes, Editorial Betania, Madrid); en 2007, les récits de Págales tú a los Psicoanalistas (C'est toi qui paie les psychanalystes, Ediciones Ferilibro, Santo Domingo) et en 2010, le livre de poèmes intitulé Postales (Colección Casa de Poesía, Editorial Universidad de Costa Rica).

Note suicidaire I



Qu’on n’accuse personne de ma tristesse
si je marche seul là-bas
livré à la mélancolie
traversant des rêves
avec les yeux grands ouverts
au milieu d’une steppe négligée.

Qu’on n’accuse personne de ma tristesse
si je suis né à l’hôpital des pauvres
L’Humanitaire,
d’une mère pareillement triste et un père absent,
à La Vega,
un village lointain qui n’existe plus.

Qu’on n’accuse personne de ma tristesse,
car j’ai vécu avec elle plus de cinquante ans,
sans avoir besoin d’anti-tristessives, ni de pères, ni rien..
Si j’ai vécu
en me sauvant moi-même
au fil des rues et des bars
de n’importe quelle ville
ou dans les bras de n’importe quelle femme
en m’inventant d’autres vies possibles.

Fernando VALERIO-HOLGUÍN (1956). Né à La Vega, en République Dominicaine, il est Docteur ès Lettres Hispano-américaines par la Tulane University (EE.UU.). Narrateur, poète et essayiste, il est professeur-chercheur dans le domaine de la littérature et la culture afro-caraïbe à la Colorado State University. Comme poète, il a publié, en  2002, Autorretratos (Autoportraits); en 2009, Rituales de la bella pagana (Rituels de la belle païenne) et en 2011, Retratos (Portraits).

La magie noire, René Magritte



Il y a des femmes qui se contaminent de mer ou de ciel
rien qu’à se poser sur un balcon marin, et alors
elles se teignent de bleu et de tristesse.

Il y a des femmes qui possèdent cette tristesse statuaire
sans avoir besoin de feindre
et on ne sait pas alors que faire
si les aimer –même au risque du contagion–
ou  les perdre pour toujours dans leur rêve bleu,
comme si tout le désir formait des puits
dans leur pubis noir et magique.

Fernando VALERIO-HOLGUÍN. Extrait de Poemas al óleo (Poèmes à l'huile), 2010.