mercredi 11 novembre 2009

La permanence



reflet de sa propre image est le corps
fenêtre pour l'insaisissable
présence qui est nuisance
formes piétinées que la chaleur déchaîne
ruines
vidoir sans fin où l'on jette les âges
Peut-être un sort adverse le tient en haleine
lui octroie une vie longue des propriétés
une passion pour les chimères
c'est ainsi qu'il y en a de trop surtout quand rien ne nous manque
et une épée faite de feu une épée
flamboyante barre le pas et un grand arbre
rapide comme le bonheur c'est le désir
Peut-être que c'est en restant qu'il est détruit
d'où qu’elle saigne davantage la plaie qui n'existe pas
et l'homme s'effondre sous le poids de son rêve
Abattu comme ça par inadvertance,
rampant parmi des êtres qui ne lui concernent pas
—la lèvre du sphinx les navires l'escalier—
Comment lever sa main pour toucher ce qui est pur?
Et qu’est-ce que la pureté —toi qui le sais?
Quelle voix puissante trace les limites
et une épée flamboyante met face à l'arbre?

Médar SERRATA (1964). Né à Saint-Domingue, il vit aux EE.UU depuis la fin des années 1980. Sa poésie est un bon exemple de la fêlure métaphysique caractéristique de l'oeuvre d'un bon nombre de poètes dominicains surgis vers le début de cette avant dernière décennie du XXème siècle. Le poème ci-dessus est extrait de: Las piedras del ábaco (Les pierres de l'abaque). Saint-Domingue: Bibliothèque Nationale, 1986.

mardi 10 novembre 2009

Transparences de mon miroir




pour quelqu'un qui ne mérite même pas                                
un seul poème                                                                     


Tu m'as laissé emmêlés
tous les lichens de ma langue;
tu m'as détruit la parole
qui battait rapidement
parmi mes nausées:
tu m'as monté sur ton antivol.

Toi,
qui reconnaît les yeux comme la mémoire de l'amour
et moi,
que reconnaît les mains comme la mémoire de l'amour
nous sommes deux miroirs qui confrontent
leurs images vidées.

Les fantômes n'ont pas de sexe
c'est pourquoi nous ne pourrions jamais plonger
nos doigts dans les chairs,
nous sommes un instant qui se dissout
dans l'esprit.

Entre nous il n'y a pas d'autres.

Tu ne m'oublieras jamais
en me salissant avec les statues
de tes musées poussiéreux,
mais parce que dans mon regard
tu découvres la peur de la lumière que te nie.

Nous sommes des ombres sans hasard
nous appartenons au vent,
nous sommes en permanence
dans le loisir de la lune
résumant des soleils
destructurant des montres.

Nous rapprocher c'est nous éloigner
nous éloigner c'est nous rapprocher
et friser encore une fois aussi naïvement
le vertige
c'est l'innocence maudite et circulaire
où le baiser est une erreur.

Transcends-moi,
vaincs-moi
détruis-mois en essence

et tu resteras tellement seul
que tu haïras la fleur qui naît en ce moment
devant tes yeux.

N'as-tu pas remarqué
que, tandis que tu consommes ma dignité,
tu consommes en même temps ta volonté d'être?

Il ne suffit pas de t'évoquer,
assasin des bouches,
compilateur d'angoisses,
il n'y a pas de mots entre nous,
pas de gonds,
pas de voix,
seule la pensée
à laquelle quelqu'un a déjà conçue
comme consommation de la chair *
et la musique  pervertie
de ton "Jazz vicié"
qui dessine des harlequins
avec d'anciens visages
au fond d'un futur
qui n'existe pas
parce que tu es mort.

*  Plinio Chahín


Martha RIVERA (1960). Née à Saint-Domingue, elle a publié trois livres de poèmes: en 1985, 20th century, aun sin título en español (20ème siècle, encore sans titre en espagnol); en 1986,  Transparencias de mi espejo (Transparences de mon miroir), et en 1995, Geometría del vértigo (Géométrie du vertige). En 1996, elle a publié le roman He olvidado tu nombre (J'ai oublié ton nom).

Persécution II



Isabel: nous sommes de ceux qui ne sont pas bons.
Il faut fermer les portes et faire nos bagages,
l'ambulance est déjà là qui ramasse les cadavres
de ceux qui ont osé faire un rot sous les sémaphores.
Sortons, Isabel: elle est bonne por la santé cette gêne de notre
pourriture. Comprends-le, il n'y a plus de place
pour nous.
Prends ce sourire avec lequel nous devons poursuivre notre agonie.
Parlons, gesticulons, osons marcher
comme des nécrophores heureux sur le cadavre de la patrie
et ses bâtiments nains. Il faut nous dépêcher,
il y a trop d'yeux sur cette ulcère que nous sommes.
Mais nous devons oser vivre un peu plus longtemps,
les amuser, nous arracher les ongles pour leur bonheur,
et ainsi pouvoir les graver dans le bas-relief
qui annonce l'arrivée de ceux
qui haïront beaucoup plus que nous. Souviens-toi,
nous ne sommes pas bons, Isabel, n'ose jamais demander un espace
pour placer l'éclat qui habite nos poumons;
car il n'y a pas de temps (il n'y en a jamais eu)
pour penser même à nous
Sommes-nous arrivés en retard, ou bien en avant?


Amable LÓPEZ MELÉNDEZ. Extrait de: Estos días desiguales (Ces jours inégaux). Saint-Domingue: Bibliothèque Nationale, 1986.